Un an après, les partisans d’Erdoğan racontent la nuit où ils ont failli perdre le pouvoir

Erdoğan s’apprête à commémorer les un an du coup d’État raté I ADEM ALTAN / AFP

Lire l’article directement sur Slate.fr

Le 15 juillet 2016 avortait une tentative de coup d’État visant à renverser le Président turc. Ses partisans narrent à Slate cette soirée où ils sont descendus dans les rues défendre leur leader, parfois au péril de leur vie.

Istanbul

Sur son smartphone de dernière génération, Erhan reconstitue les événements du 15 juillet 2016 en recherchant les vidéos amateurs reçues et publiées ce soir-là. «Ici, c’était près de la préfecture centrale d’Istanbul à Vatan. Regardez le sol est couvert de sang. Rien qu’ici 16 personnes ont été tuées par les putschistes».

À l’écran, un groupe d’hommes se cache derrière le couvert d’un véhicule blindé de police, tandis que tout près, des coups de feu éclatent autour d’un bâtiment plongé dans les ténèbres. L’un d’entre eux brandi une arme de poing et fait feu un peu au hasard, vers les positions supposées des militaires rebelles. Après quelques minutes, la bande hétérogène de policiers et de civils avance en criant épisodiquement : «Il n’y a de Dieu qu’Allah. Dieu est grand.»

«Je ne pouvais pas en croire mes oreilles»

Le 15 juillet 2016, Erhan est pris de court. En rentrant du travail ce soir-là, ce commerçant propriétaire d’une boutique dans les ruelles marchandes du quartier historique d’Eminönü, derrière le bazar égyptien, est préoccupé par son fils, malade et fiévreux. Levant les yeux de son téléphone il raconte:

«Quand un ami m’a appelé au milieu de la soirée pour me prévenir qu’il se passait quelque chose d’anormal, qu’on parlait de coup d’État, je ne pouvais pas en croire mes oreilles. Je lui ai même dit que c’était impossible!»

La quarantaine, le crâne rasé et la barbe taillée en pointe, le père de famille est un partisan de toujours du président Recep Tayyip Erdoğan. «En 1998, j’étais déjà présent au rassemblement de soutien lors de sa condamnation à une peine de prison. En 2013, quand il a atterri à Istanbul pendant les événements de Gezi Parc, j’étais dans la foule à l’aéroport pour l’accueillir.»

Mais il y a un an, il reste sonné devant sa télé quand défilent les images des militaires déployés dans Istanbul. La confusion règne, les supporters de l’AKP, la formation d’Erdoğan, sont désemparés.

Une interview décisive

À minuit et demi, la chaîne CNN Turk réussit à joindre Erdoğan par Facetime. Le Président condamne la tentative de putsch et appelle son peuple à sortir dans les rues pour faire face aux troupes de la junte.

«Ma femme ne voulait pas que je sorte, parce que c’était dangereux, mais pour moi il était hors de question de rester enfermé chez nous, témoigne Erhan. Je pensais que si nous ne sortions pas ce soir-là, nous nous retrouverions dès le lendemain dans un pays où il ne serait plus possible non seulement de sortir dans les rues mais simplement de vivre.»

Dans son quartier de Zeytinburnu, grand district densément peuplé de la rive européen d’Istanbul, les rues sont pleines de monde. On y croise surtout des hommes, occupés à faire des provisions de nourriture, d’eau et d’essence dans les derniers magasins ouverts. Quelques autresm à l’image d’Erhan, s’organisent pour contrecarrer la tentative de renversement de l’ordre étatique. Au-dessus d’euxm à basse altitude, les chasseurs de l’armée de l’air turque patrouillent, de l’aéroport Atatürk aux ponts du Bosphore.

«Le bruit des avions était tellement violent quand ils brisaient le mur du son, que nous croyions tous à un bombardement. Finalement, aucun missile n’a été tiré dans notre zone», explique le commerçant. Dans son quartier, le premier réflexe des loyalistes descendus dans les rues est de bloquer les accès de la caserne du district au moyen de camions et d’engins de chantier. La résistance au putsch prend forme.

«S’ils prennent le pouvoir, ils vont tous nous pendre»

Ailleurs, dans la ville de Tekirdağ en Thrace, au nord-ouest d’Istanbul, Mehmet, 25 ans, est toujours devant la porte de l’usine où il est ingénieur et dans laquelle il aurait dû commencer son service de nuit il y a déjà une heure. Encarté à l’AKP, il a reçu des messages de son organisation politique pour appeler à rallier les groupes encadrés par le parti à Tekirdağ. Son entreprise met finalement à la disposition des travailleurs venus malgré les événements un bus pour rejoindre la ville et prêter main forte à la police contre les militaires.

C’est sa mère qui l’a prévenu de ce qu’il se passait un peu plus tôt dans la soirée. Habitante du quartier d’Üsküdar, sur la rive asiatique d’Istanbul, près du premier pont enjambant le Bosphore, elle est paniquée. «S’ils prennent le pouvoir, ils vont tous nous pendre», dit-elle à son fils. La famille, religieuse et conservatrice, originaire de la ville de Trabzon sur la mer noire, est le foyer typique de supporters du Président turc. Son mari a déjà quitté leur domicile pour rejoindre les groupes de militants de la zone, après avoir fait ce qu’il pense pouvoir être sa dernière prière. Cette nuit-là, les combats feront plus de 260 morts parmi les civils.

Commémorer une épopée fondatrice

Sur le fronton de la mairie d’Istanbul à Fatih une grande affiche annonce fièrement: «la souveraineté appartient au peuple». Dans ce fief historique de l’islamisme politique turc, sous l’influence des religieux ayant accompagné la conquête de Constantinople depuis 1453, on termine sous la chaleur écrasante de juillet les derniers préparatifs des commémorations de la «défense de la démocratie», le récit officiel de cette nuit.

En turc, en anglais et en arabe, il est écrit sur le bâtiment politico-administratif que la nation célèbre ses martyrs et les remercie pour leur sacrifice victorieux. Leurs photos recouvrent déjà une partie de la façade. Tendus au-dessus de la place et des avenues attenantes à la mairie, des dizaines et des dizaines de drapeaux turcs annoncent l’importance de l’événement, qui se veut une nouvelle date fondatrice de l’Histoire de la Turquie.

À la télévision, ce sont de cours spots que l’État diffuse tout au long de la journée qui raconte brièvement la vie de ceux tombé dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016. Partout dans Istanbul des affiches annoncent la commémoration de «l’épopée du 15 juillet».

«En dix minutes, on a monté des barricades»

Özgur est lui aussi commerçant, habitant du quartier d’Alibeyköy. Le petit homme entre deux âges, habillé simplement, se souvient:

«Ce soir-là, après l’appel du président, nous ne sommes pas posé de questions. C’était comme une évidence. J’ai appelé ma femme à Bursa, j’ai demandé pardon pour mes péchés et fais mes dernières prières puis je suis sorti dans la rue».

«Il s’est passé quelque chose d’étrange. En dix minutes, on a monté des barricades à partir de rien, on a entraîné derrière nous les policiers terrés dans leur commissariat par peur des soldats, nous nous sommes retrouvés sur les chars avant même d’avoir compris les risques que nous prenions. Même avec de l’argent, on n’aurait pas réussi à faire descendre autant de monde dans les rues. Dieu nous est venu en aide pour nous donner de la force et du courage», pense-t-il tout haut, les yeux dans le vague.

Pour lui, il est peu probable qu’à l’avenir un nouveau coup d’état renverse un gouvernement en Turquie. L’expérience du 15 juillet 2016 est censée avoir mis un coup d’arrêt à cette pratique. «Notre président a donné une telle confiance au peuple qu’il trouvera désormais toujours les ressources pour défendre la démocratie. Les gens sont prêts à se sacrifier ici, rien ne sera plus comme avant», affirme Özgür d’un ton déterminé.

«Le peuple est avec toi»

Après être passé par la préfecture centrale d’Istanbul cette nuit du 15 juillet, Erhan, le négociant d’Eminönü, décide de se rendre à l’aéroport international Atatürk, un des lieux d’importance ciblé par les militaires rebelles. À ce moment-là, il faut se rappeler qu’il est très difficile de se connecter à internet à Istanbul. Ce n’est que par la radio de sa voiture qu’il apprend que l’aéroport passe sous le contrôle des loyalistes. Bloqué sur la route de l’aéroport, il abandonne sa voiture et marche avec ses compagnons les derniers kilomètres qui l’en séparent.

«Personne n’était encore sûr de l’arrivée du président, relate Erhan, mais tous ensemble nous scandions: “Sois fort! Ne plie pas! Le peuple est avec toi!”».

Ce message, le président Erdogan l’a bien entendu. Au lendemain du putsch raté, il enjoint son peuple à ne pas quitter les rues. Pendant une vingtaine de jours, Erhan prend tous les soirs avec ses amis son tour de garde dans la «mobilisation pour la démocratie». Puis viennent l’État d’urgence et les purges.

Le «nettoyage» de la société turque n’est pas terminé

Pour Mehmet, l’ingénieur de Tekirdağ, ce qu’il s’est passé depuis un an relève de la bénédiction annoncée par le président turc à son arrivée à l’aéroport lors de la nuit du coup.

«Tous les secteurs de la société infestés par FETÖ [Organisation terroriste des partisans de Gülen, l’acronyme utilisé officiellement en Turquie pour décrire l’organisation du prédicateur en exil accusé d’avoir fomenté le putsch, ndlr], le PKK et les terroristes de gauche sont en cours de nettoyage et on les remplace par de vrais patriotes, c’est très bien», estime-il.

«Pour moi, l’État d’urgence pourrait durer dix ans, ça ne poserait pas de problème si c’est utile pour la nation, explique Erhan. La police, l’armée, la justice, la fonction publique, l’éducation et la banque ont été nettoyés des putschistes. Mais je ne peux pas m’empêcher d’être en colère quand je vois que notre parti l’AKP n’a pas encore été nettoyé. Heureusement que notre président a repris les rênes de notre organisation depuis le référendum. Je veux que les hommes de Gülen dans notre parti payent eux aussi le prix fort pour leur complot contre la nation», prévient-il.

Prêt à redescendre dans les rues s’il le fallait à nouveau, il ira la semaine prochaine aux cérémonies religieuses pour honorer la mémoire des martyrs de sa cause.

En Turquie, la jeune communauté LGBT se bat pour «continuer d’exister»

 OZAN KOSE / AFP

Lire l’article directement sur Slate.fr

, mis à jour le 23.06.2017 à 16 h 04

La marche des fiertés d’Istanbul risque, comme ces deux dernières années, de ne pas être autorisée. Un recul des droits et de la visibilité que subit de plein fouet une jeunesse pas résignée.

ISTANBUL, TURQUIE

À Istanbul, tous les activistes LGBT se souviennent de la marche des fiertés de juin 2013. La pride d’Istanbul, pour sa dixième édition, avait atteint un record de participation avec plusieurs centaines de milliers de manifestants. «Je défilais pour ma première pride, je n’ai pas de mots pour la raconter, c’était simplement génial», se remémore Dîlan Yilmaz, étudiante en sport, jeune militante féministe et lesbienne de 24 ans, au nez percé et aux cheveux bouclés coupés courts. Elle assiste alors à l’apogée du mouvement LGBT turc.

Car la marche de juin 2013 est d’abord l’aboutissement d’un travail militant mené sur deux décennies. Après dix ans de batailles avec les autorités municipales et d’organisations d’une «semaine de la fierté» à la fin de chaque mois de juin depuis 1993, le mouvement LGBT d’Istanbul réussi à défiler pour la première fois, en 2003, sous le gouvernement de l’AKP –le parti islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdoğan. À l’époque, ils ne sont à peine qu’une trentaine de manifestants.

«La période a été dure pour les pionniers du mouvement en Turquie. C’est grâce à eux que notre génération a eu plus d’espace pour s’affirmer, que nous hésitons moins. Nous leur devons d’avoir ouvert la route», reconnaît Dîlan Yilmaz.

Mais 2013 est aussi un passage de flambeau, à une jeune génération de stambouliotes qui, comme Dîlan, résiste à la police, occupe la place Taksim et le quartier de Beyoğlu, bref s’oppose dans les rues à la politique du gouvernement Erdoğan. C’est le mouvement de Gezi Park. En pleine fièvre contestataire, les organisations LGBT s’affichent et militent, participent à l’occupation de la place Taksim.

La pride de la fin juin 2013 devient une date sur le calendrier protestataire de Gezi et finit par rassembler plus largement que la communauté LGBT, toute une frange de la jeunesse mobilisée d’Istanbul. Le centre-ville vibre, recouvert par les couleurs de l’arc-en-ciel. Et la marche des fiertés 2013 reste dans les mémoires comme un événement fondateur pour toute une nouvelle génération d’activistes LGBT, très jeune, surtout présente dans les facultés des grandes villes de l’Ouest de la Turquie.

Un mouvement brisé dans son élan

Dans un café du quartier étudiant Besiktas, Uğur lit le communiqué que son organisation, Cins Ari, le club LGBTI+ de l’université Technique d’Istanbul (ITÜ), a publié quelques jours plus tôt:

«Ni l’État d’urgence, ni la présidence de l’université ne nous empêcheront d’être fiers d’être LGBTI. […] Nous continuerons d’exister!»

Le 8 mai dernier, les étudiants de l’ITÜ voulaient organiser une Pride sur leur campus. C’était sans compter la présidence de l’université, qui n’a pas laissé les jeunes activistes se rassembler. Pour Uğur, 23 ans, étudiant en communication passionné de haute couture, gay, arborant une courte barbe: «La reconnaissance des droits des personnes LGBTI est meilleure chez les jeunes et les étudiants que partout ailleurs dans la société turque.» Par cette interdiction, c’est l’existence même d’étudiants lesbiennes, gays, bisexuels ou trans que leur université veut nier.

Depuis Gezi, la situation a radicalement changée. «En quatre ans, j’ai l’impression que nous avons perdu plusieurs décennies de timides avancées et de droits», estime Dîlan. Fin juin 2015, la tension monte. Les résultats des élections législatives n’apportent pas une majorité absolue au parti du président Erdoğan. Le HDP, le Parti de la Démocratie des Peuples, génère l’espoir chez les kurdes comme à gauche et dans la génération de Gezi par son entrée au parlement. Son programme reprend ouvertement de nombreuses revendications du mouvement LGBT.

«Il n’y a pas de justice pour les LGBT»

C’est dans ce contexte que la pride d’Istanbul est soudainement réprimée. Les canons à eau de la police et le gaz lacrymogène dispersent pour la première fois depuis 2003 la marche des fiertés. «L’année dernière, à cause de la police et de l’interdiction de manifester, nous nous sommes seulement rassemblés par petits groupe un peu partout dans le centre, mais nous n’avons pas défilé», regrette Uğur. L’édition 2016 de la marche des fiertés avait en effet été interdite en amont par le gouvernorat d’Istanbul, au prétexte du maintien de «l’ordre public». Si la marche a lieu cette année l’étudiant en communication a peur qu’elle soit attaquée par la police mais aussi par des homophobes: 

«Ils sont plus violents, ils se sentent protégés par l’État. Il n’y a quasiment aucune condamnation des agressions contre les personnes LGBT en justice.»

Deniz, sa camarade à l’université, lesbienne et militante de différents collectifs LGBT d’Istanbul confirme:

«Depuis deux ans, je suis le cas du viol collectif de Kemal Ördek, une militante trans et travailleuse du sexe, et ça n’avance pas. Ses agresseurs sont toujours libres. C’est comme ça la plupart du temps, il n’y a pas de justice pour les LGBT.» 

L’étudiante exprime pourtant un sentiment répandu parmi les activistes: «Il faut que nous reprenions la rue cette année, nous ne pouvons pas céder. Derrière l’interdiction de la pride, c’est notre existence même qu’ils veulent interdire.» Derrière l’esprit de résistance, l’inquiétude est bien présente: «Depuis le référendum il n’y a plus aucune limite au pouvoir d’Erdoğan, on doit se préparer au pire. Et puis depuis 2015, tout le monde a peur des attentats dans les manifestations. On y pense à chaque fois», admet-elle.

Difficile évolution des mentalités

Une bonne partie de la jeunesse des lycées et des facs turques, très connectée, est influencée par les petites révolutions de la représentation des personnes LGBT dans la pop-culture anglo-saxonne. «Le monde change, nous aussi», veut croire Uğur, pour qui, de l’icône de la musique pop américaine Lady Gaga à la série de Netflix Sense 8, le web a ouvert des centaines de brèches dans les valeurs hétéro-patriarcales du conservatisme turc. Alors que les séries télé turques, si prisées, n’offraient aucune place à la diversité sexuelle, la série Fi, uniquement diffusée sur internet et échappant plus facilement à la censure, met en scène un personnage de lesbienne. De fragiles changements dans un environnement hostile.

Deniz a les cheveux blonds et les yeux bleus très clairs de sa mère, d’origine russe. «Elle pense que je vais brûler en enfer parce que je suis lesbienne, en ça elle est bien d’accord avec le reste de ma famille côté turc», confie-t-elle. Ce n’est pas le cas pour Uğur dont le père arménien et la mère alévie, la plus importante minorité confessionnelle de Turquie, sont de gauche. Ses parents ne remettent pas  en cause son orientation sexuelle, «ils sont seulement inquiets pour moi à cause de la violence des agressions homophobes», explique-t-il.

Mais même à gauche, la reconnaissance des droits des personnes LGBT n’est pas toujours acquise. Dîlan, qui fait remarquer avec un humour noir qu’elle incarne «tout ce que l’État turc déteste», est à la fois féministe, vegan, lesbienne, kurde et d’une famille alévie. Pour autant, plus jeune, elle n’a pas trouvé la compréhension et le soutien nécessaire chez ses parents malgré leur engagement socialiste.

«Adolescente, je souffrais et j’étais isolée. La politique a été ma thérapie, elle m’a ramené à la vie. Je veux être heureuse, amoureuse et sexuellement libre. Pour tout ça, je dois militer, affirme-elle. Nous sommes dans une période étouffante, à cause de la reprise de la guerre contre les kurdes, de l’État d’urgence. La cause des femmes, des lesbiennes sont oubliées, remis à plus tard. Nous ne sommes pas à l’agenda politique.»

Elle et ses camarades, se retrouvent toutes les deux semaines dans un collectif non-mixte, pour débattre, se soutenir et «simplement se rappeler notre existence à nous-même, ne pas devenir invisible»«Militer ici, ça commence par ne pas se cacher. Agir en couple en public si l’on en a envie, s’assumer. Il y a tout à faire», renchérit Deniz.

Quelles perspectives politiques?

Face au recul des droits des personnes LGBT, les activistes sont partagés sur l’existence d’une réponse politique. Mert a 22 ans, étudiant en médecine, originaire de la ville d’Izmir, il est gay et modère les débats hebdomadaires de SPOD, l’Association d’étude des politiques sociales de l’identité de genre et de l’orientation sexuelle. De son propre aveu, il fait partie d’une génération qui n’a connu que l’AKP au pouvoir:

«Je pense qu’il faut que nous puissions discuter entre nous quelques soit nos différences politiques, hormis peut-être avec le pseudo collectif LGBT de l’AKP!»

L’association Cins Ari accueille les opinions de tous bords, tant qu’ils n’empiètent pas sur la cohésion du groupe. «Nous avons mêmes une bisexuelle musulmane voilée. Chez nous, tous et toutes sont les bienvenus, explique Uğur, avant d’admettre: “Moi, je vote pour le CHP [le Parti Républicain du Peuple, opposition kémaliste, ndlr]. Ici à Istanbul, dans les mairies des arrondissements de Sisli et Besiktas, ils ont des initiatives pour les LGBT, avec des permanences de dépistage du VIH par exemple. Le CHP avait aussi investi une candidate transgenre aux dernières législatives qui, bien entendu, n’a pas été élue! Mais c’est vrai que la plupart des activistes soutiennent plutôt le HDP”.» 

Mais le parti de la gauche et du mouvement kurde affaibli, les perspectives politiques s’étiolent. «Je voterai pour l’organisation qui défendra la visibilité et l’existence des lesbiennes», lâche Dîlan, amère. Deniz ne croit pas franchement dans le processus électoral, déjà mis à mal en Turquie et avoue: «Je n’arrive pas à imaginer voir l’égalité de mon vivant.»

Rester ou partir?

Nombre de personnes LGBT sont partagées entre l’envie de quitter la Turquie si l’occasion se présente, et la volonté de résister pour faire changer leur pays. Selda, dont le prénom a été modifié à sa demande, pense à s’exiler. Étudiante en journalisme, lesbienne, elle ne peut pas afficher ouvertement son orientation sexuelle pour se garantir un avenir professionnel. «Je veux quitter le Moyen-Orient. Je ne pourrais pas toujours me cacher, je veux pouvoir un jour fonder une famille et adopter», témoigne-elle.

Kübra, sa copine, partage son projet de départ. «C’est sans doute nécessaire qu’il y ait des militants. Mais moi, je veux une vie normale, c’est déjà assez dur avec ma famille. Les manifestations ne mèneront nulle part. Nous ne changerons pas la Turquie, ses hommes sexistes et homophobes, violents, la peur du qu’en-dira-t-on. Je veux chercher ma liberté ailleurs», affirme-t-elle.

Si cette tentation de l’exil est aussi présente dans un coin de la tête de la plupart des jeunes activistes, Deniz a quant à elle tranché la question: «Je reste. Je ne pourrais pas aller mieux en Amérique ou en Europe de l’Ouest en sachant ce qu’il se passe en Turquie. Et puis, il y a de plus en plus de jeunes qui s’assument, qui rejoignent et fondent des groupes LGBT malgré les risques. C’est avec eux que je veux défendre notre vie ici, comme nous l’entendons.»

La Turquie face à la peur, aux purges et à la répression

Des sympathisants du Parti Démocratique des Peuples (HDP) en faveur du «non» («Hayir» en turc) manifestent à Istanbul, le 8 avril 2017 | YASIN AKGUL / AFP

Lire l’article directement sur Slate.fr

Ariane Bonzon et Timour Öztürk, mis à jour le 14.04.2017 à 10 h 16

Le référendum organisé ce dimanche 16 avril en Turquie doit donner plus de pouvoir au président Recep Tayyip Erdogan. ​Des partisans du non ​n’excluent pas une nouvelle vague de répression quelque soit le résultat. Rencontres à Istanbul.

ISTANBUL, TURQUIE

Malgré la répression, les purges et la peur, pas question pour les partisans du «non» les plus politisés, d’abandonner l’avenue Istiklal, l’artère centrale du vieil Istanbul, aux supporters du «oui» qui soutiennent le président Erdogan. 

Devant le stand du Parti Démocratique des Peuples (HDP, de gauche, turc et autonomiste kurde), une trentaine de personnes dansent un Halay, la ronde traditionnelle d’Anatolie. A coups de klaxon, une voiture de police les somme de s’écarter pour lui laisser le passage. Talkie-walkie à la ceinture, les agents en uniforme et en civil sont nombreux. Ils se rapprochent et scrutent, hésitant apparemment à intervenir, lorsque les activistes du HDP répondent aux questions des journalistes.

 «Ils viennent tous les jours sur notre stand pour nous empêcher de défendre nos idées, embarquent régulièrement nos jeunes qui tractent et les gardent à vue une nuit ou 48h, c’est du harcèlement», s’indigne Meral Çildir, militante turco-kurde d’une cinquantaine d’années.

 

Depuis les années 1980, celle-ci a été successivement membre de toutes les structures légales plus ou moins proches du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK, en guerre contre l’État turc depuis 1984). Elle ne compte plus le nombre de camarades emprisonnés ces derniers mois. Pourtant Meral Çildir tient à rappeler que les partisans du mouvement national kurde et de la gauche turque ont toujours connu les rafles de militants, les exécutions et les disparitions. Pour le mouvement social en Turquie, il en est ainsi de mémoire militante: «Nous continuerons à résister comme nous l’avons toujours fait», prétend Meral Çildir.

Mais elle considère que l’espoir et l’adhésion suscités par le HDP à partir de 2014, et jusqu’à son résultat électoral historique du 7 juin 2015 (80 sièges, mais 59 au scrutin suivant en novembre 2015), est complètement retombé.

«Oui les gens ont peur. Ils ont peur des attentats contre les meetings, peur des arrestations, peur de donner leur opinion, concède Meral Çildir. Les moins aguerris d’entre nous, ceux qui nous avaient rejoints récemment, les gens qui pensent que le HDP porte une responsabilité dans la reprise des combats au Kurdistan sont partis.»

Dans le noyau dur, majoritairement kurde, du HDP, dont fait partie notre interlocutrice, la détermination reste intacte, et la résilience à la répression politique importante. «La colère couve, il n’y qu’à voir le nombre de personnes qui ont célébré le Newroz, le nouvel an kurde, à Diyarbakir (la grande ville kurde du sud-est du pays) il y a quelques jours. Nous ne nous arrêterons jamais de défendre notre cause», prévient Meral Çildir pour laquelle ce qui se joue dimanche est un choix politique fondamental pour l’avenir. 

Le siège stambouliote du HDP est établi dans le quartier populaire de Tarlabaşı, dont les Grecs furent expulsés en 1964 pour être remplacés par les migrants kurdes. Haluk Ağabeyoğlu, courte barbe blanche et lunettes suspendues autour du cou, est chargé de répartir les assesseurs du parti dans les bureaux de vote de la mégapole pour surveiller le scrutin. Son téléphone ne cesse de sonner. Malgré une fatigue évidente, il doit répondre: à quelques jours du vote, il lui manque encore de nombreux volontaires, signe d’une certaine peur et démobilisation.

La répression n’est pas nouvelle

Dans le bureau, le mobilier est réduit au minimum, une table, deux chaises. Des classeurs au nom des dizaines de quartiers d’Istanbul s’entassent sur toutes les étagères. Les locaux, comme de nombreuses antennes du parti, ont été saccagés à plusieurs reprises depuis un an. «C’est toujours le même mode opératoire, la police intervient au beau milieu de la nuit, fracture la porte, et, en fait de perquisition, dévaste nos bureaux», explique calmement Haluk. Comme Meral Çildir, ce sexagénaire qui milite depuis ses 16 ans, précise que la répression n’est pas nouvelle. Sa plus récente détention date d’octobre 2015, durant la campagne des législatives.

«Toutes arrestations confondues, en comptant les gardes-à-vues, nous en sommes sans doute à près de 10.000 militants HDP interpellés depuis la tentative de putsch du 15 juillet 2016 et l’instauration de l’Etat d’urgence.»

«D’autres partis ne s’en relèveraient pas, si cela arrivait à l’AKP (Parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis 2002), ce serait la déroute, mais nous quand on nous attaque, nous revenons plus nombreux», estime Haluk Ağabeyoğlu. Derrière cette confiance affichée, la répression handicape le parti: une dizaine de députés du HDP dont ses deux co-dirigeants, Selahattin Demirtas et Figen Yuksekdag, sont derrière les barreaux. De quoi ajouter à l’inéquité de la campagne électorale. Placés à l’isolement, c’est essentiellement par l’intermédiaire de leurs avocats qu’est maintenu un contact avec l’extérieur. «L’État d’urgence a aggravé la situation, la police peut détenir nos militants jusqu’à 15 jours en garde-à-vue, sans contact avec leurs avocats et leurs familles», déplore Haluk.

La femme d’un militaire emprisonné brise le tabou

Esra Er, 27 ans, n’a rien à voir avec la mouvance kurde de gauche. Turque, issue d’un milieu plutôt modeste, pratiquante mais non voilée, elle a été à l’université mais n’a jamais adhéré à un parti politique. Pourtant, elle aussi a décidé de braver la peur, afin de dénoncer ce qu’elle vit. Son mari, militaire, a été arrêté dans le cadre d’une enquête sur son appartenance à la mouvance güleniste, explique-t-elle, au domicile de sa belle-famille dans le quartier de Gaziosmanpaşa: «Je n’ai plus de contact avec ma propre famille qui a voulu que je divorce à la suite de cette arrestation, mais j’ai refusé».  

Le district est l’un des fiefs de l’AKP, où les affiches et drapeaux à l’effigie du président Erdoğan sont partout visibles. Samet Er, sous-officier de marine, dix ans de service, a été incarcéré le 28 janvier dernier à la prison de Silivri, en lointaine banlieue d’Istanbul. Anciennement en poste dans la capitale Ankara, il était revenu vivre dans son quartier natal avec sa femme et leurs deux jeunes fils après avoir été expulsé de l’armée, le 22 novembre 2016. Comme plus de 4500 officiers et sous-officiers de l’armée turque, il est suspecté d’avoir participé au coup d’État du 15 juillet 2016 contre le gouvernement turc.

Mais, ce jour-là, Samet Er ne pouvait pas prendre part à la tentative de putsch, déclare sa femme, car il était à ses côtés et ceux de son fils, Halim, né la veille et atteint du syndrome de Pierre-Robin, une importante malformation qui a valu une vingtaine de jours de soins hospitaliers au nourrisson.

Tandis qu’Esra Er raconte son histoire, dans la rue les appels à voter «oui», diffusés à plein volume par des voitures du parti présidentiel, font vibrer les vitres du salon. «Les gens dans mon cas sont très nombreux, si je dois être la première à parler, je ne serai sans doute pas la dernière», affirme Esra, qui explique avoir longtemps eu peur de raconter son histoire à la presse.  

«J’ai été au plus bas, les policiers sont venus chercher mon mari ici-même. Depuis, je n’ai plus de passeport, je ne peux pas travailler et l’assurance médicale de mes enfants a été coupé», énumère la jeune mère dont le cadet a encore besoin de soins réguliers et de multiples opérations.

Le bébé de 9 mois est allongé sur un tapis de sol dans le salon, et gigote sagement. Il n’est jamais loin de sa mère qui garde un œil sur lui. «Mes enfants n’ont pas le droit à la sécurité sociale des moins de 18 ans, on me refuse aussi l’assurance des familles de détenus, je me suis plainte à la préfecture de ce régime d’exception», assure Esra Er. En vain. Pis, dit-elle: lorsqu’elle a raconté son histoire, en larmes, au personnel médical de l’hôpital de Şişli à Istanbul, à peine avait-elle évoqué la situation de son mari qu’elle était priée de quitter les lieux avec son fils. «Même si mon mari était reconnu coupable, mes enfants ne mériteraient pas ça», lâche-elle. Sa belle-mère en veut aussi à l’armée: 

«Mon fils est entré dans l’armée à l’âge de 19 ans, j’ai confié mon fils à l’Etat, si c’est dans une école militaire qu’il a pu faire de mauvaises rencontres, c’est de la faute de l’administration».

En résistance aux côtés des détenus

Le 6 avril, des dizaines d’avocats étaient rassemblés devant le palais de justice d’Istanbul, en guise de solidarité avec trois de leurs collègues. En charge de défendre les journalistes incarcérés du journal d’opposition Cumhurriyet, ces derniers sont eux-mêmes l’objet d’une action en justice. Les forces de police dispersent violemment le sit-in des avocats. Parmi eux, Hüseyin Boğatekin: «Nous manifestions pacifiquement, pour défendre d’honnêtes confrères, et nous avons été frappés, certains d’entre nous arrêtés».

Membre de l’İnsan Hakları Derneği (IHD, Association des Droits de l’Homme), et du barreau d’Istanbul, voilà six ans que cet avocat trentenaire a décidé de se consacrer aux seules affaires relevant de son engagement kurde militant, de gauche et autonomiste. 

«Depuis la mise en place de l’État d’urgence, les chiffres sont alarmants», affirme-t-il. Le système carcéral turc, prévu pour 180.000 détenus, en compterait aujourd’hui 224.000. Selon cet avocat, les procédures judiciaires engagées après le coup d’État manqué se chiffrent en centaines de milliers à travers le pays. Bien que de tout le secteur public, la magistrature a été proportionnellement la plus concernée par les purges avec 3.800 juges et magistrats touchés sur 15.800.

«Tous les avocats des droits de l’Homme ont au moins une dizaine de procédures ouvertes à leurs encontre pour tenter de les intimider, explique Hüseyin Boğatekin, plusieurs arrestations ont visé les membres de notre association des Droits de l’Homme

Toujours très droit sur sa chaise, presque raide, il exprime une colère froide: «Personne ne peut rester indifférent à ce qu’il se passe à l’intérieur des prisons, déclare-t-il. Lui-même s’y rend au moins une fois par semaine: «Il y a des cas de torture, les visites des familles sont restreintes, on ne donne pas de livres ou de journaux aux détenus, ils manquent gravement de soins.» Le rythme des transferts de prisonniers d’un établissement à un autre s’accélère.

«C’est une des méthodes pour éloigner les gens de leurs familles, augmenter la pression psychologique et désorganiser les réseaux de solidarité», décrypte Hüseyin Boğatekin.

Car les détenus aussi font de la «résistance». Dans les rangs des organisations kurdes, de gauche ou d’extrême gauche, la grève de la faim dans les prisons constitue une forme de résistance traditionnelle. Pour le pire: en 2001, près de 100 prisonniers –ou femmes de prisonniers– d’extrême gauche n’y avaient pas survécu. Des centaines en avaient gardé des séquelles à vie. 

«Je peux vous dire qu’il n’y a presque pas un centre de détention qui ne soit pas concerné par le mouvement des grèves de la faim, estime Hüseyin Boğatekin, et leur nombre va encore augmenter.»

«À tour de rôle, ou pour certains depuis plus de 50 jours», les détenus refusent de se nourrir, revendiquent de meilleures conditions de vie derrière les barreaux et que soit mis un terme à l’isolement de tous les prisonniers politiques, en particulier celui d’Abdullah Öcalan. De 2009 à 2015, le leader historique du PKK –qui purge une peine de perpétuité depuis près de dix-huit ans sur l’ilôt d’Imrali en mer Marmara–, a été l’interlocuteur du gouvernement turc avant que les affrontements et les attentats ne reprennent au sud-est du pays.

Comme ses camarades de l’IHD, Hüseyin Boğatekin votera non à l’hyperprésidentialisation du régime. Il ne croit pas qu’une victoire de son camp suffise à inverser la vapeur, mais souhaite qu’un obstacle soit dressé en travers de la politique du président Erdoğan.

«Il faut continuer à résister, conclut-il, notre seul et unique espoir réside dans la lutte

Le musée Sainte-Sophie doit-il redevenir une mosquée? Bataille d’identités à Istanbul

Lire l’article directement sur Slate.fr

Des fidèles musulmans réclament depuis des années la réouverture de Sainte-Sophie au culte. Le gouvernement Erdogan, qui mène une politique d’islamisation, a déjà évoqué plusieurs fois cette hypothèse.

Istanbul (Turquie)

A la tombée de la nuit, ils se sont réunis dans le quartier touristique de Sultanahmet, à Istanbul. Déterminés, les 5.000 fidèles ont longé les murs du célèbre palais de Topkapi pour se rapprocher des minarets du musée Sainte-Sophie, à l’occasion de l’anniversaire de la prise de Constantinople (29 mai 1453).

Sous les yeux ébahis des touristes, les milliers d’hommes et de femmes ont scandé:

«Une seule solution: l’islam!»

Dans la foule: des femmes en niqab, plusieurs drapeaux turcs, mais aussi palestiniens et syriens.

Ce soir-là, ces partisans avaient un message bien précis à faire passer. A l’appel du Parti de la félicité (Saadet partisi) et de l’association des jeunesses anatoliennes (AGD), ils manifestaient pour réclamer la réouverture au culte du musée de Sainte-Sophie.

«Cette terre est musulmane, Sainte-Sophie une mosquée!», justifie un homme dans la foule.

Basilique à l’origine, Sainte-Sophie fut convertie en mosquée 1453 après la conquête de la ville par les Turcs ottomans sous le règne du Sultan Mehmet II. Depuis 1934, le bâtiment est devenu un musée, interdit au culte, ayant conservé et restauré les éléments du lieu propres aux religions chrétiennes et musulmanes. L’édifice et son dôme haut de 55 mètres entouré de ses quatre minarets est devenu le plus célèbre monument d’Istanbul, faisant face à la célèbre mosquée Bleue, attraction touristique mais aussi lieu de prière.

«Serpent de mer de la politique turque»

Demander la réouverture de Sainte Sophie au culte musulman est une vieille revendication des islamistes. Après douze ans de gouvernement de l’AKP, les plus radicaux s’impatientent de voir le symbole d’Istanbul réaffirmer le passé ottoman et la place de l’islam dans la politique du pays.

«Régulièrement ce dossier de Sainte Sophie est remis sur le devant de la scène par les islamistes turcs pour se redonner une virginité politique. Mais pour la première fois il y a des raisons de s’inquiéter», analyse Sébastien de Courtois, historien et écrivain basé à Istanbul[1].

Dans la semaine suivant le coup d’éclat de ces islamistes radicaux, début juin, le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan fut appelé à répondre à leur revendication. En plein discours pour l’ouverture de la mosquée d’Ortaköy à Istanbul, des slogans ont émané de la foule à l’écoute:

«Rouvre Sainte-Sophie!»

«En face (de Sainte-Sophie), il y a la mosquée Bleue. Tout d’abord remplissons-la de fidèles à la prière, si besoin, le reste suivra», a répondu, prudent mais rassurant, le Premier ministre.

Les propos d’Erdogan faisaient écho à ceux de Bülent Arınç, vice-Premier ministre turc. En novembre 2013, le porte-parole du gouvernement n’avait pas caché ses ambitions concernant Sainte-Sophie. «La mosquée Sainte-Sophie, sourira bientôt de nouveau (…) un lieu de culte ne peut pas servir à une autre fonction que celle initiale», avait-il avancé.

«Il s’agit d’un serpent de mer de la politique turque, clarifie Sébastien de Courtois. Les branches les plus fondamentalistes de l’islam turc s’accrochent à cette idée comme un élément fédérateur de leurs fantasmes politiques.»

Devant le musée Sainte-Sophie, parmi la foule d’étrangers, l’un des nombreux guides réagit à cette polémique, souhaitant rester anonyme sur cette question «très politique». Comme de nombreux musulmans d’Istanbul, il est opposé à une transformation de l’édifice.

«Si nous ne voulons pas de bataille comme à Jérusalem, la solution est de rester neutre, c’est la sagesse.»

Selon le Turc, en restant neutre, le musée Sainte-Sophie continuera à attirer les étrangers du monde entier «en moyenne, 3 millions de personnes viennent voir chaque jour ce bâtiment unique. Il s’agit de la plus grande église de toute la chrétienté, comme dit le patriarche de Moscou, c’est un peu la Kasbah des chrétiens».

Fer de lance de groupes islamistes concurrents

Symbole du laïcisme des débuts de la République turque pour les uns, du passé chrétien de la région pour les autres, Sainte-Sophie est également sujet de discorde entre groupes islamistes concurrents.

Depuis sa fondation (en 2001), le Parti de la justice et du développement (AKP, actuellement au pouvoir, formation dirigée par Recep Tayyip Erdogan) détient une incontestable hégémonie sur l’islamisme politique turc. Dans son ombre, son frère ennemi –le Parti de la félicité (Saadet partisi)– n’a jamais réussi à se démarquer (avec un maximum de 5% des suffrages recueillis à une élection nationale en plus de 12 ans).

C’est cette formation, plus radicale que l’AKP, qui a organisé le mouvement pour la réouverture de Sainte-Sophie au culte musulman. Le parti, fondé lui aussi au début des années 2000 par le Premier ministre (de juin 1996 à juin 1997) Necmettin Erbakan –leader historique de l’islamisme politique turc décédé en 2011– le Parti de la félicité tente de séduire la frange la plus intransigeante des milieux religieux. Issus des mêmes courants idéologiques et des mêmes partis politiques, Recep Tayyip Erdogan et Necmettin Erbakan en ont respectivement représentés les ailes réformiste et conservatrice.

Dans sa tentative de reprendre un nouveau souffle, le Parti de la félicité rajoute à la surenchère que fit longtemps sienne Erdogan. L’actuel Premier ministre a passé quatre mois derrière les barreaux en 1999 pour incitation à la haine, après avoir cité un vers d’un poème nationaliste, dans un meeting:

«Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats.»

Pour Sébastien de Courtois, «les islamistes haïssent Atatürk qui a imposé l’idée de République (laïque musulmane, NDLR) contre l’influence politique de l’islam dans la société. Il y a bien longtemps déjà, depuis la fin des années 1940, que ses idéaux de sécularisme ont été battus en brèche. La violence politique installée depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002 n’est qu’un avatar supplémentaire de cette guerre des symboles religieux».

Le quartier de Fatih, voisin de Sainte-Sophie, est le fief des groupes islamistes à Istanbul. Autour des mosquées du quartier, dont la plus ancienne de la ville, Fatih Camii, achevée en 1470 sur les ruines d’une église orthodoxe, s’organisent les associations religieuses.

Attablé au café Fatih 1453 (conquête 1453), Can, étudiant ayant grandi dans ces rues, décrit:

«Ici, les confréries musulmanes régissent une bonne partie de la vie des habitants. Dans ces cafés, on ne vend pas d’alcool, il y a très peu de femmes, elles sont voilées et accompagnées par des hommes. C’est l’influence des modes de vie prônés par les religieux.»

Le chef de l’Association de la jeunesse d’Anatolie (AGD) à Istanbul, Ali Ugur Bulut, l’un des principaux organisateurs de la manifestation du 31 mai, est confiant:

«Je ne connais pas l’agenda politique de notre gouvernement, mais ce qui est certain, c’est que le nécessaire changement de statut de Sainte-Sophie pourrait se faire très rapidement au parlement.»

Le mouvement de jeunesse est lié au Parti de la félicité, et en partage les vues idéologiques, notoirement anti-occidentales et volontiers panislamiques: «la conquête d’Istanbul était la volonté du Prophète. La mosquée Sainte-Sophie était le symbole de la victoire de l’islam sur l’occident», justifie l’organisateur.

L’AGD ne lâche rien, après avoir organisé prières, pétitions et rassemblements, elle souhaite pouvoir partager un iftar (repas de rupture du jeûne) devant Sainte-Sophie durant le mois ramadan en cours.

«Nous continuerons notre lutte pacifique dans le respect du Droit. Et nous poursuivrons notre but : former une jeunesse conservatrice liée à la culture turco-islamique, s’emballe Ali Ugur Bulut, Inch’Allah (si Dieu le veut) je verrai un jour Sainte-Sophie ouverte à la prière.»

1 — Sébastien de Courtois est l’auteur de l’ouvrage Un thé à Istanbul, Récit d’une ville.